Le Collectif des victimes des déguerpissements de Yopougon Gesco tient à porter à la connaissance de l’opinion publique, des autorités compétentes et de l’ensemble des populations concernées les développements récents intervenus dans la procédure judiciaire engagée contre le District autonome d’Abidjan, à la suite des opérations de déguerpissement conduites dans les quartiers de Cité Éden, des « Pays-Bas » et des zones environnantes de Yopougon Gesco.
Ces opérations, menées sans préavis suffisant ni concertation véritable avec les populations riveraines, se sont traduites par la démolition pure et simple d’habitations parfois occupées depuis de longues années, par la perte d’effets personnels et de biens familiaux, ainsi que par l’anéantissement de commerces et d’activités génératrices de revenus. C’est l’ensemble d’un tissu social, économique et humain qui s’est trouvé brutalement bouleversé, plongeant des centaines de familles dans le désarroi et la précarité.
En février dernier, alors que les engins pénétraient dans nos quartiers pour raser nos demeures, le Gouvernement avait solennellement promis de reloger les populations sinistrées et d’ouvrir une enquête approfondie jusqu’à ce que toute la lumière soit faite. Pourtant, à ce jour, aucune famille n’a été relogée. Aucune solution durable n’a été proposée. Les tentatives de relogement évoquées à Songon et à Ebimpé sont restées lettre morte.
Or, nous détenons tous les documents administratifs qui attestent de notre droit légitime à habiter ces lieux : il s’agit d’un quartier dûment approuvé, pour lequel nous possédons nos ACD et nos titres fonciers. Ces pièces constituent une preuve palpable et irréfutable que ces terrains nous appartiennent, que nous y avons payé nos droits, et que nous ne saurions en être dépossédés par un simple acte de force.
Le District d’Abidjan assigné devant le juge
Face à cette situation, et refusant de se résigner au silence, le Collectif s’est constitué pour porter la voix des sinistrés et faire valoir leurs droits par les voies légales. C’est ainsi qu’il a assigné le District autonome d’Abidjan devant le tribunal de première instance de Yopougon pour abus de pouvoir et d’autorité, entendant par cette action rappeler que nulle autorité, fût-elle publique, ne saurait s’affranchir du respect des droits fondamentaux des citoyens.
Une audience le 22 octobre 2026 devant le Tribunal de de première instance, Yopougon
Saisi de cette cause, le tribunal a tenu son audience le 30 juillet 2026. Conformément à la procédure, le dossier a ensuite été transmis au Ministère public afin que celui-ci rende son avis sur les prétentions des parties. À l’issue de son examen, le Ministère public a conclu à la nécessité de faire procéder à une expertise immobilière contradictoire portant sur l’ensemble des biens des habitants de Cité Éden et des quartiers voisins dits des « Pays-Bas », ainsi que des autres localités de Yopougon Gesco affectées par les déguerpissements. Cette expertise devra permettre d’établir, avec objectivité et rigueur, la réalité et l’étendue des préjudices subis par chacune des victimes. L’ouverture de l’audience est désormais imminente, dans le courant de ce mois d’octobre.
La position du Collectif
Le Collectif se félicite de cette décision, qu’il considère comme une avancée significative et comme la juste récompense de la détermination et de la constance de ses membres. Nous avons osé nous dresser, sans céder à la crainte ni au découragement, sans nous laisser détourner par le poids et la puissance de la partie adverse. Nous avons cru, envers et contre tout, en la justice de notre pays, convaincus que le droit, quels que soient les obstacles, finirait par être dit.
Cependant, nous ne pouvons taire notre profonde indignation face à l’acharnement dont ce gouvernement semble faire preuve à l’encontre des plus faibles. Nous voyons, jour après jour, des actions qui détruisent, qui démunissent, qui fragilisent et qui politisent tout. Comment comprendre qu’une même autorité puisse être à la fois maître, juge et avocat ? Comment accepter que la raison du plus fort se substitue systématiquement au droit ?
Nous observons, avec une amertume non dissimulée, le sort réservé aux populations de Koumassi-Campement. Malgré le bruit médiatique, malgré l’intervention du Président de la République lui-même, rien de concret n’est sorti. Ces familles, un temps accueillies dans des écoles, ont finalement été chassées des salles de classe par les enfants eux-mêmes, à l’approche de la rentrée scolaire. Elles sont restées sans solution digne. C’est le même sort que l’on a réservé aux habitants de Gesco : on nous a tournés en bourrique, on nous a lâchés comme un fruit pourri, et l’on s’étonne encore de notre colère.
Sur le site de Yopougon Gesco, ce sont près de deux cent cinquante familles, soit environ deux cent cinquante maisons, qui ont été anéanties. L’État a les moyens de reconstruire ces demeures, de les rendre modernes et dignes, en compensation du choc émotionnel, du choc financier et de la perte de tout ce que ces familles ont acquis au prix de tant de sacrifices. Le développement d’une nation se fait avec sa population, non contre elle. On n’exporte pas une population pour bâtir un avenir ; on l’associe, on la protège, on la respecte.
Nous affirmons avec force que le District a commis une erreur : il a cru s’emparer d’un terrain appartenant à l’État, alors que ces parcelles appartiennent à des concitoyens qui ont légitimement acquis leurs droits. Dès lors que cette vérité est établie, il n’est plus acceptable de nous maintenir dans l’ombre sous prétexte de nouvelles enquêtes. Nos titres et nos parcelles doivent nous être rendus. Nos espaces doivent rester nôtres, jusqu’à la fin.
Si le Président de la République, qui nomme le ministre-gouverneur, reconnaît que celui-ci a commis une erreur, alors il lui incombe de prendre un décret ordonnant notre relogement immédiat sur nos propres sites. C’est ce que la justice doit dire. C’est ce que la justice doit faire.
Les recommandations du Collectif
Si cette avancée judiciaire est saluée avec satisfaction, le Collectif tient à rappeler, avec la même fermeté, que l’essentiel du chemin reste à parcourir et que la vigilance de tous demeure de mise jusqu’à l’aboutissement complet de la procédure. C’est pourquoi il formule les recommandations suivantes :
1. Que le District autonome d’Abidjan assume pleinement et sans réserve la responsabilité des dégâts perpétrés à l’encontre de la population de Yopougon Gesco, plutôt que de s’en remettre à des faux-fuyants qui ne feraient qu’ajouter à l’incompréhension et à la souffrance des victimes ;
2. Que l’expertise immobilière ordonnée par le Ministère public soit diligentée sans délai et menée avec la plus grande rigueur, de manière contradictoire, transparente et exhaustive, sur l’ensemble des biens détruits, sans exclusion ni minoration ;
3. Que soit engagée, sur la base des conclusions de cette expertise, une juste et intégrale réparation des préjudices tant matériels que moraux subis par les victimes, à la mesure exacte du tort qui leur a été causé — y compris le choc émotionnel, la perte financière et la destruction de tout ce qui constituait le fruit de longues années de labeur ;
4. Que les titres fonciers et les parcelles des victimes soient conservés et pleinement reconnus, et que, à défaut de site de remplacement digne, le District procède à la reconstruction, sur place, de maisons modernes à la hauteur de ce qui a été détruit, afin que chaque famille puisse y être relogée dans la dignité ;
5. Que le Président de la République, s’il reconnaît l’erreur commise par le ministre-gouverneur, prenne un décret ordonnant le relogement immédiat des populations de Gesco sur leurs propres sites, et que la justice tranche en ce sens ;
6. Que le District autonome d’Abidjan fasse profil bas face à la souffrance infligée à cette frange de la population, et manifeste, par des actes concrets et non par de simples déclarations d’intention, sa volonté sincère de réparation et d’apaisement ;
7. Que les pouvoirs publics accompagnent, dans l’intervalle, les familles les plus vulnérables par des mesures d’urgence appropriées, en attendant l’issue définitive de la procédure ;
8. Que les autorités compétentes veillent, à l’avenir, à ce qu’aucune opération de déguerpissement ne soit plus jamais conduite au mépris des droits fondamentaux, de la dignité et de la procédure légale due aux populations concernées.
Conclusion
Le Collectif des victimes des déguerpissements de Yopougon Gesco réaffirme, avec force et sérénité, sa détermination à poursuivre ce combat par les seules voies du droit et de la justice, jusqu’à l’aboutissement complet de cette procédure. Il tient à saluer la mobilisation constante de ses membres, la confiance renouvelée des populations sinistrées, ainsi que l’engagement de son conseil dans la défense de cette cause commune.
Nous interpellons la conscience collective de la Nation sur l’acharnement dont font l’objet les plus vulnérables, lorsque des sites convoitent leurs terres. Nous refusons d’être traités comme des indésirables sur le sol même où nous avons bâti nos vies. Nous exigeons que nos espaces nous soient rendus, que justice soit faite, et que chaque famille reçoive un dédommagement à la hauteur exacte de ce qui a été détruit — préjudices financiers et moraux compris.
Il demeure convaincu que la vérité judiciaire, une fois pleinement établie, rendra justice à des vies brisées et redonnera, à cette population longtemps éprouvée, une raison d’espérer et de croire à nouveau en la solidité de l’État de droit. Le Collectif appelle enfin l’ensemble des populations de Yopougon Gesco à demeurer unies, dignes et résolues, dans l’attente de l’issue de ce combat qui est celui de toutes et de tous.
Que nul n’oublie : le développement d’une nation se construit avec sa population, non contre elle. Nous sommes prêts à reconstruire. Nous demandons simplement que l’on nous en donne les moyens, sur nos propres terres, dans le respect de nos titres et de notre dignité.
Pour le Collectif des victimes des déguerpissements de Yopougon Gesco,
Rose KONÉ
Porte-parole du Collectif